venerdì 2 ottobre 2015

PEGASUS INTERNATIONAL - Francese 4






SERENA GENTILHOMME
Moi, Salvatore, ton Sauveur


 
Ma Maria,
Tout va bien.
08h00 : emmené notre enfant à la crèche.
08h30 : retour chez nous.
08h33 : debout devant la porte béante de la salle de bain, je t’entends gueuler, sous la douche, notre chanson, Ti amo, dont, désormais, je ne suis plus le destinataire. Toi, tu ne me vois pas, moi, si, malheureusement : derrière le rideau en plastique, tu te déhanches dans une danse obscène – digne de ces putes étrangères qui nous infestent, transformant notre beau pays en bordel. Je me sens plongé dans un de ces cauchemars où les choses et les visages familiers se font méconnaissables, comme ta voix, devenue insupportablement vulgaire depuis que tu as commencé à me tromper avec n’importe qui, via cet engin du diable qu’est Facebook.
Mais pourquoi nous as-tu tellement crottés, notre enfant, ce petit ange, et moi ? Pourquoi nous avoir traînés dans la boue t’exhibant sur ce réseau social – dont, par bonheur, j’ai réussi à te soutirer le mot de passe –  où de tristes individus, soi-disant amis, t’envoient des messages honteux, avec des cœurs et de petits visages grotesques souriant au milieu de nounours volants ? Que manquait-il à ton parfait bonheur ?
Je vais te le dire, moi : rien, même que tu as été protégée par moi comme nulle autre femme. Qui peut se vanter d’avoir un mari qui, malgré son quotidien surchargé – un  pompier étant sollicité à tout moment du jour et de la nuit –  t’assistait en tout, payait toutes nos factures, celles du boulanger comme celles du médecin, chez lequel je t’accompagnais, exigeant d’assister à tes visites afin de préserver ta pudeur d’épouse et de mère, ces titres sacrosaints que tu as obtenus grâce à moi et que tu as honteusement piétinés ? Je t’épargnais même la peine de te rendre chez le coiffeur, puisque le fait de te couper les cheveux moi-même, en plus d’épargner mon argent, me rendait fou de désir : rasée, ta petite tête ressemblait à celle des religieuses chez lesquelles j’ai été élevé jusqu’à mon adoption – enfin, j’imagine, car je ne les ai jamais vues sans voile, malgré mes efforts de les épier quand elles allaient se coucher.
08h35 : allé chercher le chapelet accroché aux mains de la statuette qui surplombe notre lit, celle de la Madone Aux Sept Douleurs, avec ses poignards plantés dans la blancheur immaculée de sa robe couvrant des seins que j’ai toujours devinés : hauts et fermes, pleins de promesses maternelles, comme les tiens, dévoilés la première nuit de mariage et…
08h37 : récitant le chapelet, je contemple tes formes impertinentes, remuant sous le jet que je ressens de plus en plus chaud, pire que le sperme tes bâtards d’amants. À mon corps défendant, je pleure, car, dans quelques minutes, tu n’existeras plus sur terre. Ce sera horrible, pour moi et pour notre enfant – pour lui, surtout –, mais, au moins, je t’aurai évité la mort la plus néfaste, celle de ton âme !
Dans l’église de mon village, en Italie du Sud, il y a une fresque exemplaire, où les Anges du Paradis et la Madone réservent leur meilleur accueil aux Mamans et aux Épouses Fidèles. Tout en bas, les salopes adultères et leurs salauds rôtissent dans les flammes de l’enfer, embrochés par les diables. Ça, c’est de la vérité évangélique, comme je te l’ai toujours répété, et toi, tu étais d’accord sur ce principe… Enfin, tu avais l’air d’être d’accord, au début de notre mariage. Désormais, je me dis que, chez toi, tout était fausseté et hypocrisie, ce à quoi j’aurais pu m’y attendre, mais comment savoir ce que cache une apparence, quand on croit avoir trouvé Celle qu’on a toujours recherchée? La première fois que je t’ai vue, toi – ni belle ni moche, cheveux courts mal coupés, pas de maquillage, petits yeux myopes irradiant une douceur infinie par-derrière d’épaisses lunettes, fagotée dans des vêtements démodés – je t’ai de suite identifiée à l’épouse idéale, la DDD de mes rêves : Dévouée, Discrète, Docile…
Façonnable à l’envi.
Après notre premier baiser d’amour, tu m’as avoué que tu n’étais plus vierge. J’ai été épouvantablement déçu, mais je me suis dit que j’avais une vie entière devant moi pour te façonner, même si, la première nuit de mariage, j’ai vu qu’il y avait du boulot, de ce côté-là : violemment enfourchée, tu bavais de plaisir, tortillant du cul et râlant des mots genre encore, encore, je viens, je viens, des trucs dignes des films porno, et je sais ce que je dis, j’en connais tout un rayon… Le jour d’après, je t’ai dit qu’il fallait que tu te donnes une contenance quand on faisait la chose, et toi, en femme amoureuse – au moins au début de notre mariage – tu as cherché à rester calme et passive, avec un sourire de résignation souffrante peint sur ton visage, identique à celui de la Madone Douloureuse qui a toujours veillé sur nos nuits consacrées par notre lien indissoluble.
Après, notre enfant est venu bénir notre union, accouché dans la douleur, comme la Bible l’impose. Comme on m’avait prévenu que tu voulais la péridurale, je me suis précipité dans la salle de travail en temps utile pour empêcher ce sacrilège, conscient, quand même, que tu avais commencé à glisser sur la pente du péché, en chute libre. Pour réparer, j’ai décidé de te refaire un enfant, me sentant impuissant, dans le sens que mon contrôle sur toi m’échappait. Sexuellement, en revanche, j’étais en forme olympique : jamais je n’ai mieux bandé que pendant ces nuits où je te possédais, toi, absente et rétive, me donnant – enfin ! – la merveilleuse sensation de violer une vierge récalcitrante, toute à son sacrifice.
Mon bonheur n’aura duré que peu de temps, jusqu’au jour où j’ai découvert que tu prenais la pilule en cachette. Je suis allé demander des explications à notre médecin qui s’est bien gardé de m’en donner, sous prétexte du secret professionnel. En revanche, il m’a prescrit des sédatifs que je me suis bien gardé de prendre, même si le stress me dévastait, songeant à ton âme souillée… Le jour d’après, j’ai même affronté l’humiliation d’aller chercher Monsieur le Curé dans sa sacristie pour savoir ce que tu avais pu lui raconter, mais celui-là m’a sorti un autre secret, celui de la confesse. Je me suis abaissé jusqu’à le supplier à genoux, lui notifiant que sa mission est celle de sauver l’âme du pécheur en général et la tienne en particulier, alors il m’a répondu une chose que je savais déjà, que l’Époux doit aimer son Épouse comme le Christ son Église, ce à quoi j’ai riposté que si l’Église n’est plus obéissante au Christ, celui-ci a bien le droit de la punir comme il faut, oui ou merde ? Souriant, Monsieur le Curé m’a dit d’éviter les gros mots et de m’en aller dans la paix du Seigneur. Puis, il a commencé à donner des ordres au sacristain sur comment décorer l’église pour le Saint Noël, mais, comme je ne partais pas, il m’a proposé sa bénédiction que j’ai refusée, bien sûr. Déçu et plein de haine, je suis rentré chez nous, où je t’ai surprise une fois de plus en train de chatter sur ce réseau de merde : éclairé par la lueur livide de l’ordinateur, ton sourire hébété, indécent, m’a donné envie de vomir, et ce fut la tête dans la cuvette, entre deux régurgitations de bile, que je pris ma décision ultime : conformément à mon nom de baptême, Salvatore, je serai ton Sauveur, vu que les autorités compétentes en matière de corps et d’âme avaient refusé de m’aider, se cachant derrière tous ces secrets à la con.
Après cette résolution, je me suis senti en paix, comme je ne l’avais plus été depuis longtemps – calme et détaché, mon esprit s’était composé dans l’invincible patience du Rédempteur. Nuit après nuit, tout au long des heures les plus noires et les plus froides de cet hiver, je suis resté assis sur le balcon de notre chambre, attendant que tu en finisses avec tes sales bavardages. Frissonnant, je fixais un point au-delà des champs qui traînent leur platitude  jusqu’à l’horizon : là dort un canal plein de boue, presque invisible de la route à cause des buissons, mais, pour peu qu’on sache qu’il existe, on peut très bien le surveiller de chez nous. Ce serait ma façon de te tenir constamment sous mon regard : pendant que ton corps se délitera dans la vase, ton âme se purifiera grâce à mes prières, jusqu’à l’instant où elle deviendra aussi luisante qu’une étoile dans une nuit sans lune.
Ça y est. La douche se tait. Tu ne chantes plus. Dans quelques secondes tu sortiras, resplendissante dans ta nudité qui n’est plus la mienne et qui revêt une âme purulente… Avant de t’étrangler, je te ferai réciter l’Acte de Contrition jusqu’au bout, cherchant à ne pas me faire apitoyer par ton désarroi, par ta terreur, mais, dis-moi, ma Marie, que sont quelques instants atroces sur terre par rapport à une éternité de flammes et de tourments ? Grâce à moi, tu passeras tout au plus quelques millénaires au Purgatoire, une vétille…
………………………………………………………………………………..
Tout va bien.
La chose a été plus rapide et plus facile que prévu : l’effet surprise, sans doute.
8h43 : âme épouse sauvée
9h35 : retour chez nous
9h40 : nourri lapins et poules
9h45 : connexion au site Rencontres catholiques que je fréquente depuis toujours et où j’ai posté cette annonce :
Homme seul, sapeur pompier, très croyant et fidèle, cherche femme vierge si possible, catholique pratiquante, simple, maternelle et sans ambitions professionnelles.
Parcourant la liste des profils, je vibre de satisfaction : nombreuses sont les femmes dignes de moi qui m’ont répondu, mais j’ai déjà repéré ma préférée, une ni belle ni moche, mal coiffée, mal habillée, aux yeux très doux derrière ses lunettes de myope…
Façonnable à l’envi.

 
                            


DANIEL FRINI
 LETTRE OUVERTE A DIEU




Monsieur qui êtes au ciel,
 Au nom de tous les hommes qui habitent ce monde – le vôtre – je me permets de m'adresser à votre très haute Divinité avec l'objet suivant :
— exiger la restitution de la côte que Vous avez soustraite à notre père Adam, alors que celui-ci se reposait au centre de loisirs connu sous le nom d'Eden, et
— faire en sorte que l'Histoire reprenne son cours à partir de l'instant précis qui a précédé ce malencontreux événement.
Nous exigeons également l'indemnisation correspondante, plus les intérêts échus depuis la création (conformément aux calculs de l'archevêque Ussher datant de quatre mil quatre avant la naissance de Votre Fils), ainsi que les honoraires et les coûts afférents. Nous nous réservons, en outre, le droit d'intenter, devant les tribunaux du Ciel que vous dirigez, les actions au pénal correspondantes afin d'obtenir compensation pour l'acte répréhensible que vous avez commis et que nous considérons bel et bien comme un vol. Nous sommes certains que Votre Infinie Sagesse n'interférera pas dans l'administration de la Justice.
J'insiste sur le fait que la côte d'Adam, notre côte, nous a été soustraite, volée, dérobée, escroquée. Et, ce qui est bien pire, abusivement utilisée pour créer un triste personnage lequel n'a, depuis lors, fait que perturber le cours normal et paisible de la vie de l'homme.
Notre père Adam était très bien tout seul, et nous sommes certains que Vous l'aviez doté de l'intelligence qui lui permettait d'assurer lui-même la satisfaction de ses besoins sans qu'intervienne dans Votre Création un nouveau personnage qui n'a fait que brouiller les pistes et qui Vous a, entre autres, fait perdre le contact avec l'excellent produit sorti de Vos mains. Nous n'en doutons pas. Vous avez agi correctement en expulsant Adam et la mégère, puisqu'il ne Vous restait pas d'autre possibilité, compte tenu de la règle régissant Votre ciel. Mais nous sommes convaincus que ce choix vous aurait été épargné si la susdite avait eu un autre comportement.
Confiant en votre discernement.

(Traduction : Pierre Jean Brouillaud)


             Né dans la province de Cordoba (Argentine) en 1963, Daniel Frini est ingénieur en mécanique et électronique. Il collabore à la revue en ligne AXXON. Ses récits sont publiés dans différents pays et, notamment, sur le site UN(E) AUTEUR(E), DES NOUVELLES.

 





Pierre Jean Brouillaud
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de 10 à 30 % Plus de 30%
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de 25 à 28 %
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giovedì 1 ottobre 2015

MOI, ZOMBIE di Jean-Pierre Andrevon



Aujourd’hui, j’ai mangé mon grand-père.
Enfin, une partie. La plus tendre, si on peut dire que soit tendre un morceau de fesse plissée et l’arrière d’une cuisse qui ne vaut guère mieux.
C’est que grand-père, il doit bien avoir... voyons – pas loin de quatre-vingt-dix. Peut-être quatre-vingt-huit ou quatre-vingt-neuf, je ne sais plus. L’ennui, quand le temps a choisi de s’immobiliser, c’est que le passé se perd dans le brouillard, qu’on s’emmêle les pinceaux avec les dates.
Il n’a pas protesté, le papy, il n’a pas fait un geste quand je lui ai baissé le pantalon et ce qui restait d’un caleçon pourri adhérant à sa chair. Il n’a pas bougé quand j’ai commencé à mâcher ses muscles racornis. Il ne sentait rien, pardi.
C’est l’avantage, quand on est mort. On ne sent plus rien.
C’est marrant, quand j’étais gosse, bien avant que… Bien avant, quoi, grand-père, si je réclamais à bouffer entre l’heure des repas, avait l’habitude de me balancer : « Mange ta main et garde l’autre pour demain ».
Il ne croyait pas si bien dire.

*

Grand-père est venu habiter à la maison longtemps après que maman… Mais je mets la charrue avant les bœufs. Donc je vais tout reprendre depuis le commencement. Ça a démarré pour nous quand papa n’est pas rentré. Quand, maman et moi, on a compris qu’il ne rentrerait plus. C’était au début, au tout début, j’avais douze ans, peut-être treize. Ou quatorze. Vous voyez bien que tout s’embrouille ! Une histoire de neurones que les axones ne relaient plus aussi bien que lorsqu’on est… entier, si je peux dire.
C’était au début, au tout début. Papa s’absentait une partie de la semaine, il faisait le département, à essayer de placer aux résidences secondaires les œuvres d’art soldées qu’il se procurait par lots de dix à prix de gros dans des ateliers tenus par des Chinois. Je crois que c’étaient des Chinois. Et un jour, je veux dire un soir, il n’est pas rentré. Son portable sonnait dans le vide, jusqu'au moment où il n’a plus sonné du tout.
Je ne m’en souviens pas, évidemment. C’est maman qui me l’a raconté. Avant qu’elle-même…
Évidemment, on n’a jamais exactement su ce qu’il lui était arrivé, à papa.
Bah,  ce n’est pas très difficile à deviner.

*

C’est à la campagne que ça a commencé. Dans les petits villages. Je veux dire les cimetières des petits villages. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Personne n’en sait rien. Peut-être qu’on y enterrait encore les morts proprement. Bien habillés, bien peignés, pommadés. Pas à la va-vite, comme dans les grandes villes. Et je ne parle pas de la crémation.
La crémation… Quelle horreur ! J’en ai vu sortir du four à moitié consumés, dévorés par les flammes, les côtes à nu, le buste accroché au bassin par la colonne vertébrale, les jambes en allumettes noircies. Pitoyables, tenant à peine debout, fumant comme un cigare qui se consume. Et puant la carne brûlée. Mais tant que le cerveau n’est pas touché…
Eux, au moins, peuvent être assurés de durer longtemps, longtemps, tant qu’ils ne se désagrègent pas. Parce qu’il nous est impossible d’ingérer de la viande cuite. Seulement la viande crue.

*

Il y a cette phrase que j’ai souvent entendue dans ma vie : « On s’habitue à tout ». Moi, en tout cas, je me suis habitué assez vite. Parce que, lorsque je suis devenu… ce que je suis devenu, j’étais encore jeune ? Probable. Avec un cerveau pas encore complètement formé, pas encore rempli de ces petites cases inamovibles qui font qu’un adulte est un adulte. Des adultes, j’en ai vu de véritablement enragés en comprenant qu’une fois passés d’un état à un autre, il n’y avait pas de retour en arrière possible. Hurlant, se tapant la tête contre les murs (pleurer, ce n’était plus possible), tentant de se suicider. Pas possible non plus, puisqu’ils étaient déjà morts.
Morts… ou morts-vivants, comme on voudra.

*

Parce que sincèrement, où est la différence ? Une fois passé d’un état à un autre, on vit (ou on mort-vit) presque comme avant. Presque. Évidemment, on ne respire plus, puisque nos poumons ne fonctionnent plus et que c’est notre peau qui a pris le relais. Comme chez les insectes. Évidemment, notre cœur ne bat plus. Mais qui peut prétendre qu’il se soit soucié des battements de son cœur ? Évidemment, on ne parvient plus à parler… encore une histoire de souffle, ou d’air qui ne passe plus dans la trachée. Et quand on essaye, tout ce qui vous sort du gosier, c’est un drôle de bruit de papier froissé. Arrrhhhh… arhhhhhh… Ce genre de bruit. Mais ce n’est pas pour autant qu’on ne parvient plus à se comprendre. Question d’expression, de geste, de posture. Quand j’ai commencé à manger grand-père, il a très bien compris.

*

La différence principale, en fait, c’est ça. La nourriture. Nous ne pouvons plus manger que des… Vous savez bien. Une question d’assimilation, je crois. Une fois qu’on a été mordu, même un peu — il suffit que la peau ait été arrachée sur quelques centimètres, que la salive de celui qui vous mort coule dans la plaie avec tous les nécrovirus qu’elle contient — et ça y est, on se transforme. Ce qu’on avalait, ce qu’on digérait auparavant, ça ne passe plus. On s’en rend vite compte. C’est au moins une chose dont je me souviens. Je me sentais mal avec mon épaule toute déchiquetée, et j’avais voulu manger un reste de pizza qui traînait dans le frigo. Terrible. L’impression que mon estomac se retournait, comme une chaussette qu’on met à l’envers pour la garder encore quelques jours avant de la mettre au lavage. J’avais dégueulé la pizza sur le carrelage de la cuisine. Ma mère m’avait regardé d’une drôle de façon. Elle m’avait dit… elle m’avait dit : Arrrhhhhh. Et elle s’était avancée vers moi, les mains tendues, comme pour m’enlacer, me serrer sur son cœur. Je m’étais sauvé pour aller rôder dans les rues du quartier. Même à l’époque, on ne rencontrait déjà plus guère de… de normaux. De vivants. C’est allé si vite ! Et pas plus de non-vivants, qui ont eux aussi fini par se manger les uns les autres. Comme disait grand-père : Faute de grives…
C’est en zonant en ville que j’ai ressenti pour la première fois cette faim dévorante s’installer dans mes entrailles.
Cette faim à nulle autre pareille qui est désormais mon quotidien. Cette faim à hurler, comme le loup dans les bois. Alors j’ai marché, marché, cherché, cherché. Et j’ai fini par trouver un gamin, un plus jeune que moi, qui avait dû comme moi préférer foutre le camp de chez lui. Je l’ai attrapé, je l’ai mangé. Enfin… j’en ai mangé une partie.
Après, ça allait mieux.

*

Manger. Quand on est passé de l’autre côté, on ne pense plus qu’à ça. Il nous faut manger. Tout le temps. Comme un oiseau, qui brûle tant d’énergie à voler qu’il doit reconstituer continuellement ses réserves. Nous, c’est pareil. On doit manger. Sinon, on se délite petit à petit, on pèle par plaques. Moi, je viens de remettre ça avec grand-père. Arrrhhhhh ? L’autre fesse, l’autre cuisse. Arrrhhhhh, merci. Qu’est-ce que j’aurais pu me mettre d’autre sous la dent, je vous le demande ? Le quartier est désert, maintenant. Complètement désert. Plus de vivants, plus de morts-vivants non plus, aussi loin que je puisse aller. Le boucher a mangé sa femme, avant d’être mangé par la famille du courtier en assurances qui habite au-dessus de sa boutique. La famille du courtier s’est mangée jusqu’à ce qu’il ne reste plus que le père – ou la mère, qu’importe – dont la seule préoccupation sera de chercher qui manger. L’épicier du coin ? Il a été mangé par sa fille aînée, elle-même mangée par le clochard qui avait pour habitude de dormir sous le porche de la Banque du Commerce et de l’Industrie. Lequel a servi de repas gratis à une bande de la cité des Tourterelles. Qui s’est ensuite entre-dévorée jusqu’à l’os du dernier non-survivant. C’est comme ça. Pierre mange Paul avant d’être mangé par Françoise qui sera mangée par Célestin, et ainsi de suite.
C’est comme ça.

*

Dans les premiers temps, on a du mal à s’y faire. Manger un étranger (avant qu’il ne vous bouffe), passe encore. Mais un proche ? Quelqu’un de sa famille ? On a du mal. Lorsque nous avons été certains que papa ne rentrerait pas, maman a bien dû se décider à sortir, pour chercher de la nourriture. Je veux dire : des aliments normaux, puisque nous étions encore normaux, maman et moi. Malgré le bordel qui régnait en ville, elle sortait. Et un jour… un jour, j’ai bien remarqué qu’elle n’était plus tout à fait la même. Le teint pâle, les yeux glaireux. Et tout un côté de sa robe déchirée, avec des morceaux de chair qui pendouillaient. Je me suis dit « Ça y est. » Pendant quelques jours, maman est restée… ma maman. Mais avec des attentions de plus en plus affirmée. Elle me prenait dans ses bras pour un oui pour un non, elle m’embrassait, me reniflait, elle me léchait les joues avec sa vilaine langue devenue toute noire, m’envoyant en pleine figure son haleine qui puait la charogne: Arrrhhhh, arrrhhhhh… Jusqu’à ce qu’arrive le moment où elle a craqué et a commencé à me mordre. À me déchiqueter l’épaule, pour y boulotter sa livre de viande. Maman, maman, mais qu’est-ce tu fais ? Tu parles. Je savais bien ce qu’elle faisait. Quand j’ai pu me dégager en la rouant de coups de poing et de coups de pied, c’était trop tard. J’avais franchi le cap, j’étais passé de l’autre côté. Et ma faim a commencé à grandir, à me consumer l’intérieur des boyaux. Pas une faim de pizza ruisselante de fromage, de bifteck haché avec un œuf à cheval, de corn-flakes par tombereaux, de barres chocolatées à s’en mettre plein les doigts, non. Une faim de loup, une faim de…
Et c’est comme ça que j’ai mangé ma mère.

*

Ça ne s’est pas fait en un seul repas, je vous prie de le croire. Pendant des jours, ou peut-être bien des semaines, c’était à qui mangerait l’autre. J’avais douze ans. Ou treize, ou quatorze, je ne sais plus. Mais j’étais déjà un gars costaud, capable de fiche la trempe à de plus grands que moi dans la cour de récré. Et maman était une frêle petite bonne femme que le vent aurait emportée. J’ai fini par prendre le dessus. Les joues, les seins, le ventre, les fesses, les cuisses… Arrrhhhh, arrrhhhhh… (Traduction : « Je suis désolé, maman mais je ne peux pas faire autrement »). Les tripes, le foie, les lobes pulmonaires desséchés, les doigts de pied un par un en rongeant bien le pourtour des osselets. Et le plus important : la cervelle. Jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un squelette entièrement récuré étalé sur la moquette. Et qui semblait me regarder avec reproche du fond de ses orbites caverneuses. C’était gênant, je me suis résolu à le dépareiller et à tout balancer par la fenêtre.
Et le temps a continué de s’immobiliser.

*

Pendant des mois, mais si ça se trouve je pourrais aussi bien parler d’années, j’ai survéc… oups ! Je veux dire : j’ai résisté. En patrouillant de plus en plus loin dans la périphérie, la grande banlieue, j’arrivais à trouver de quoi manger. Ceux qui se cachaient dans les caves, les entrepôts, les grandes surfaces. J’étais un petit malin, on ne se méfiait pas de moi. Petit, ce n’est pas un mot en l’air. J’étais costaud, c’est vrai, mais n’oublions pas que j’avais douze ans, peut-être treize, au maximum quatorze quand c’est arrivé. Aujourd’hui, j’ai toujours le même âge. Qu’est-ce que vous croyez ? Un mort, ça ne vieillit pas, ça ne grandit pas.
Ça reste.

*

À un moment ou un autre, grand-père s’est pointé à la maison. Arrrhhhh… arrrhhhh… arrrhhhh…. (Traduction : « Je ne voulais pas te laisser seul, mon petit. Dans les circonstances présentes, il vaut mieux se serrer les coudes »). Arrrhhhh… (« Pourquoi grand-mère n’est pas avec toi ? ») Grand-père n’a pas eu besoin de répondre, j’avais compris. Pendant quelques jours, ou quelques semaines, ou plus, je l’ai accepté. Il n’était pas beau à voir avec ses vêtements en charpie, son teint de charbonnier, son crâne qui laissait voir l’os et une oreille qui manquait, comme son bras gauche, sans compter des trous partout. Mais c’était mon grand-père. Quand j’étais gosse, il me racontait des histoires de pirates, il me faisait des dessins avec des cavaliers qui chargeaient, bannière au vent. Seulement lui aussi avait faim. Seulement lui aussi a commencé à me regarder d’une drôle de façon, comme autrefois maman. Quand il a tenté de me mordre avec les dents pourries qui lui restaient, pas beaucoup, j’ai dû me résoudre à l’enfermer dans la chambre de mes parents. Alors il s’est mis à taper sur la porte, à taper, à taper, sans cesse, jour et nuit. Brang, brang, brang. Il avait faim. Combien de temps qu’il n’avait pas mangé ? Des semaines, probablement. Des mois, si ça se trouve. Ce qu’il y a de particulier, dans notre état, c’est que, même en souffrant d’une faim perpétuelle, on peut rester des semaines, des mois sans manger. Comme les reptiles, il paraît. Comme le crocodile dans son marigot, qui attend, qui attend. On se dégrade peu à peu, on perd de la substance, mais on résiste. On ne m… Quel idiot je suis ! J’allais dire : on ne meurt pas.

*

Brang, brang, brang.

Je ne sais pas si c’est ce martèlement continu contre la porte, qui allait finir par me rendre fou, ou la torture de plus en plus intense de la faim, mais il a bien fallu que je m’y résolve. À manger grand-père. La fesse et la cuisse, pour commencer Arrrhhhhh… (« Je suis désolé, papy, mais j’ai trop la dalle ! ») Arrrhhhhh… (« Fais ce que tu dois faire, gamin. À mon âge, tu sais… ») Alors je l’ai fait. Petit morceau par petit morceau, pour économiser. Au long des jours, des semaines, des mois qui ne passaient plus. Comme pour maman, je l’ai dévoré jusqu’à l’os. Et même les os, je les ai sucés longtemps, longtemps, pour me donner l’illusion de manger encore. Ensuite j’ai eu l’idée de briser au marteau les plus gros, les fémurs, les vertèbres, pour en extirper la moelle. Mais ça n’a pas duré. Et j’avais faim, j’avais faim.
Qu’est-ce qu’il fallait que je fasse ? Il n’y a plus personne, dehors.
J’ai faim, j’ai faim.
À un moment ou un autre, je me suis surpris à me lécher le gras de l’épaule. À me mordiller la chair. Comme autrefois maman. C’était un peu dur, assez salé mais, dans l’état de dénutrition dans lequel je
me trouvais, j’ai trouvé ça délicieux. J’ai mordu plus fort, du tranchant de mes incisives. Je me suis trouvé délicieux.
Il n’y a que le premier pas qui coûte, n’est-ce pas ?

*

J’ai continué. L’épaule, le bras, ce qui me restait de viande sur le torse, entre les côtes, sur les hanches.
J’ai continué.
En me rationnant, en me contentant de peu. Une bouchée par-ci, une bouchée par là. Bien sûr, je ne me reconstitue pas autant que je me mange. Mais en faisant gaffe, je pe
ux durer longtemps. Des semaines, des mois. Des années, si ça se trouve. En restant peinard dans ma chambre, comme le crocodile dans son marigot, qui attend, qui attend.
Oui, dans ce temps immobile, je peux durer longtemps. Pas vrai, grand-père ?
Mange ta main et garde l’autre pour demain.

 

martedì 29 settembre 2015

LA VIDENTE di Julio García Ventureyra






Cuando la acaudalada señora  Teresa Peralta viuda de Lafuente fue hallada muerta en su mansión, los dos investigadores seleccionados para el caso no lograron encontrar pistas. Sólo sabían que había sido cuidadosamente estrangulada. Entonces decidieron esa misma tarde recurrir a Rita, la vidente que se especializaba en los casos más difíciles.
Ex profeso, Rita les dijo que necesitaba algo de tiempo, no mucho, para estudiar y dilucidar el hecho. Cuando se quedó sola, reconstruyendo en forma minuciosa y prolija los acontecimientos en base a los datos que le fueron suministrados, vio con asombro que el criminal era un conocido personaje que aparecía con frecuencia en periódicos, revistas y programas de televisión, y que era un alto funcionario.
El crimen cometido obedecía a dos motivaciones, una pasional, pues ambos mantenían un romance desde tiempo atrás, padeciendo él celos enfermizos, no aceptando la vida liberal que ella, mujer atractiva de mediana edad, como él, seguía llevando.
La otra respondía al robo. La ambición de dinero y poder, la mayoría de las veces, se manifiesta en el ser humano sin límites ni freno alguno. Pero Rita, experta en la visualización de los senderos del destino, vio también otro camino, y que no era aquel que la llevaba a poner en peligro su propia vida por las circunstancias del caso, sino, a su propia muerte, que era precisamente lo que en estos momentos ella comenzaba a "ver", un revólver que le apuntaba a la sien.
El áspero sonido del timbre la hizo reaccionar, volviendo a la realidad y, mirando el reloj mientras se encaminaba a la puerta, la abrió. Allí estaban de pie los investigadores que habían quedado en venir a esa hora. Una vez que los hizo pasar, les explicó que había estudiado lo sucedido sin hallarle solución, declarándose inepta para el mismo, pero antes de que se retiraran, pensó ¿y la justicia? Y como un cierto remedio expurgador de su conciencia extrajo de su biblioteca un libro titulado:
Los peligros del poder, cuyo autor no era conocido, y en el mismo les señaló la página que decía:
"Casi todos los seres humanos --muchos animales también-- con pleno desarrollo de su personalidad tienen aspiraciones al poder; el equilibrio de las personas que lo ejercen, y el uso del mismo pueden hacer que dentro suyo se alberguen  Dios o Satanás, el Bien o el Mal".
Los hombres siguieron su camino analizando las palabras. En su recorrida continuaron visitando a otros videntes, pero todos...absolutamente todos... se declararon incompetentes.

 

sabato 26 settembre 2015

UN DETOUR CHEZ CARABAS di Pierre Jean Brouillaud

- Pouvez-vous me dire où se trouve la rue du Cimetière, ai-je demandé au jardinier qui taillait les rosiers au milieu du rond-point.  Arrivé là, je ne m’y retrouvai plus.- A dire vrai, je ne suis pas d’ici, m’a-t-il répondu. Demandez plutôt au chat.
Je n’avais pas remarqué cet énorme matou noir assis de l’autre côté du talus qui me dit d’une voix flûtée :
- Pourquoi voulez-vous aller rue du Cimetière ? Vous ne pouvez pas attendre votre tour ?
- J’y ai rendez-vous, ai-je dit, agacé.
Le chat sortit de je ne sais où un portable et se l’appliqua à l’oreille gauche :
- Votre correspondant n’est pas chez lui.
- Comment le savez-vous ?
(Le vouvoiement m’avait échappé).
- Vous allez au numéro 15 où vous attend monsieur Bacaras. Vérifiez vous-même.
Je l’avoue, je fais partie de ces attardés qui n’ont pas de portable.
Le chat me tendit le sien après avoir, en virtuose, pianoté sur les touches.
- Allo…
C’était bien la voix de Bacaras :
- Pour notre rendez-vous, veuillez m’excuser.  J’aurai une heure de retard. A bientôt.
Avez-vous vu un chat sourire ? Cela n’a rien de rassurant. Il retrousse ses moustaches et découvre ses crocs. Un éclair, puis le matou avait retrouvé son air plutôt patelin.
Un silence, un peu gêné…
Pour être aimable, j’ai dit au jardinier :
- Euh…. Je ne savais pas qu’on taillait les rosiers en cette saison.
- En quel mois êtes-vous ?
- Moi, je suis en mars.
- Et moi en août, dit le chat
- Je croyais…
- A chacun sa saison, précisa le chat.
Perplexe, j’ai demandé :
- Quelle heure avez-vous ? Moi, j’ai 11 heures 15.
- Pour ce qui est de l’heure, répondit le chat, solennel, nous ne transigeons jamais. Mais votre montre est arrêtée. Le temps est suspendu.  Pas celui de vos artères, malheureusement. Il est 11h35.
- Exact, dit le jardinier qui ajouta à l’adresse du matou :
-Tu ferais mieux de conduire monsieur. Tu es là pour ça.
- Je crois qu’il y erreur, ai-je objecté.
- Pas du tout, a coupé le chat. Nous avons une heure devant nous.
Il disparut dans la cabane du cantonnier qui se trouvait à gauche. Quand il en sortit, il tenait à la main une paire de bottes à revers.
Il se chaussa, se dressa et dit :
- Le temps d’un détour. Vous ne le regretterez pas.
Pourquoi pas ? J’ai toujours aimé l’imprévu.
Le chat reprit :
- Mon maître…
- Le marquis de Carabas, ai-je glissé, croyant être spirituel.
- Lui-même.
- Ah ! Parce qu’il existe…
- Il existe puisque vous en parlez. Mais c’est assez loin. Pour le voyage nous avons à notre disposition…
Il tapa des deux pattes.
Je n’entendis rien, mais, bientôt, je perçus un roulement de fer sur du pavé.
Apparut une berline noire, tirée par deux chevaux de la même couleur.
Le cocher était vêtu de blanc. Sa tête rappelait un potiron vide et éclairé de l’intérieur à l’occasion de Halloween. Il leva son chapeau, sourit, et son visage parut se fissurer.
- Vous serez à l’heure dite pour votre rendez-vous, reprit le chat. Le détour s’opère uniquement au présent.
De sa patte droite, il me fit signe de monter en voiture.
L’intérieur du véhicule était tapissé d’écarlate. Le chat s’assit en face de moi. Je vis claquer le fouet mais ne l’entendis pas.
Aussitôt, le décor s’efface. Ne reste que la voiture. Par les vitres on ne voit qu’un vide bleuté, évoquant un ciel légèrement voilé. Quand on se penche par la portière, on s’aperçoit que l’arrière de la voiture s’estompe pour se fondre dans le vide. Les chevaux, de noir, tournent au gris cendré.
- Mon maître m’appelle Balthazar, dit mon compagnon qui me tend la patte.
On a l’impression de serrer une main, mais, sous le velours, je sens les griffes.
- Très heureux, Balthazar…
Comment parler à un chat qui parle ? Je ne peux me résoudre à le tutoyer.
De lourds piétinements se font entendre.
- Je m’y attendais, grogne le chat, ça se complique. Ce sont les dragons.
- L’armée…
- Si on peut dire.
Une vapeur rougeâtre se forme derrière nous. Elle prend bientôt des tons d’incendie.
Puis des flammes surgissent. Je m’écrie :
- Elles nous poursuivent !
- Vous commencez à comprendre, grommelle mon guide.
Apparaît alors le premier dragon dont les écailles luisent de reflets gris bleu. Il doit faire dans les trois, quatre mètres de long. Sa gueule violacée crache des flammes d’une portée de cinq à six mètres.
Le cocher cravache. Les chevaux foncent, j’allais dire ventre à terre, sauf qu’il n’y a pas de terre.
- Ils vont nous rattraper, dis-je. Que faire ?
- C’est votre faute, après tout. Votre montre s’est arrêtée, mais vous n’avez pas cessé de penser à votre temps qui interfère avec le nôtre. Les dragons en profitent. Pensez à autre chose, ils disparaîtront.
- Oui, mais à quoi ?
A travers les vitres filtre une odeur d’?ufs pourris.
- Hydrogène sulfuré, précise le chat. Forcément, l’haleine des dragons ne peut pas sentir la rose.
Déjà les deux premiers  monstres courent à notre hauteur, un de chaque côté de la berline qu’encadrent les flammes.
Balthazar ouvre la vitre et siffle. Par ma faute (d’après Balthazar), le temps a dû reprendre son cours, j’entends. Le fouet claque, les roues de la voiture crissent. Les jeux de feu crépitent, tandis que, derrière eux, le soir tombe, restituant une ligne d’horizon.
Les dragons forment autour de nous comme une haie d’honneur. Ils continuent à cracher devant eux.
Les langues de flamme s’éteignent, l’une après l’autre. C’est alors l’horizon qui flamboie. Les dragons ont disparu. Sur ce qui semble être le crépuscule se découpe l’énorme silhouette d’un manoir aux toits pentus flanqués d’une tour crénelée.  Un château fait pour des géants.
Les murs restent cachés dans une broussaille épaisse, églantiers et ronces qui semblent interdire l’accès.
- Vous connaissez ? demande Balthazar.
- Ça fait penser au château de la Belle au Bois dormant… Sommes-nous arrivés ?
Le chat ne répond pas.
J’insiste :
- Une heure singulière pour déranger votre… ton maître.
Le chat se contente d’esquisser un de ses horribles sourires.  Il soulève quelques branches et commence à progresser à travers les buissons qui s’écartent devant lui, avant de se refermer sur moi et de me griffer le visage. Je suis mon guide malgré tout.
Apparaît une souris qui se faufile entre les basses branches. Balthazar l’a repérée. Il allait bondir. Il se retient. Mais son ?il brasille sur un ciel rouge sang.
Une grille ornée d’entrelacs qui dessinent la lettre B.
Elle s’ouvre devant nous
Une lourde porte en partie cachée par le lierre. Balthazar exhibe un mirliton dont il tire une musique aigrelette, nostalgique au début, puis narquoise. La porte tourne sur ses gonds.
Nous traversons une cour déserte.
Balthazar pousse les battants d’une deuxième porte qui libère un nuage de poussière.
Un salon où, à travers la pénombre, des formes s’agitent le long des parois. Une galerie de miroirs où courent, se poursuivent, se recouvrent, s’effacent des reflets que je parviens pas à identifier.
Un corridor qui semble aller en se rétrécissant. Au fond, comme gardant l’issue, deux lévriers blancs, museau entre les pattes, endormis. Balthazar me fait signe. On enjambe. Tout juste la place. On dirait que les chiens ont levé la tête.
Une chambre au mobilier hétéroclite, vraie caverne de brocanteur.
Sous de très fins voilages – ou des toiles d’araignée ? – la Belle repose sur un lit défait, dans sa chemise de dentelle. Corps parfait, d’une blancheur sépulcrale. Une morte. Seul un regard attentif révèle une faible respiration.
Je reste interdit, fasciné par la beauté de ce corps offert à travers son sommeil.
La Belle soupire. A peine. Plutôt, elle gémit.
Balthazar joue une musique horriblement discordante. La Belle sursaute. Le corps charmant se tord. Quel désir ou quel cauchemar la musique éveille-t-elle chez la dormeuse qui halète ?
- Balthazar, elle semble souffrir.
- Elle sait que le Prince charmant a, de nouveau, loupé le coche et qu’il ne passera pas de sitôt, il préfère fricoter avec Blanche-Neige.
D’elle même, ma main avance, à toucher une hanche. Un doigt l’effleure.
L’image explose en un petit nuage bleuté qui, aussitôt, s’évanouit.
Je me retourne vers Balthazar :
- Encore un de tes tours de passe-passe !
- Il ne fallait pas toucher. Vous n’êtes pas celui qui la réveillera.
Il arbore un rictus ironique, comme pour mieux prendre ses distances.
- Et maintenant ?
Il joue quelques notes. Le corps se recompose. J’enrage, mais n’ose plus bouger.
- Venez. Nous avons mieux à faire.
Cette fois, j’en suis sûr, les lévriers entrouvrent un ?il quand nous les enjambons.
Au fond d’un jardin d’hiver, un loup est assis sur un fauteuil, au milieu de citronniers en pots. Il tient sur ses genoux musculeux et velus une jeune personne qu’il lutine. La demoiselle est nue, à l’exception du chaperon - rouge, bien entendu - qu’elle a gardé sur la tête. A tour de rôle, les deux partenaires mordent à pleines dents dans une énorme tartine de pain beurré. A chaque bouchée, le loup fait admirer sa denture à la jeune personne qui glousse de plaisir. A côté, un canapé défoncé sur lequel traîne une cape écarlate.
Le loup empoigne la demoiselle, la porte jusqu’au canapé, l’y dépose ou, plutôt, l’y jette. Elle rit par saccades, de plus en plus aiguës.
Le loup nous a repérés. Il pose sur la vitre une patte qui se transforme en une main énorme, puis en tache d’encre et nous cache la suite.
Quelque part, un orchestre joue un air de menuet. Ah ! Je vois !
Le maestro, c’est Riquet dont la houppe rousse oscille, comme pour marquer la mesure. Il gesticule, montrant tour à tour les deux profils de son visage asymétrique. Déséquilibre qui met mal à l’aise.
Au milieu d’un groupe d’admirateurs, le Chaperon rouge a revêtu sa cape que son bras relève. Dessous, la demoiselle reste nue.
Non loin se pavane le Loup, sanglé dans une uniforme de fantaisie : dolman à brandebourgs, culotte rouge. Entre ses oreilles pointues un shako à pompons s’orne d’une tête de mort sur tibias entrecroisés.
Une demi-douzaine d’adolescents l’entourent et le questionnent :
- Messire Loup, aucune femme ne vous résiste. Que trouvent-elles chez vous ?
- La Bête ! fait-il tandis que ses yeux lancent des éclairs.
Ricanements.
- La Brute. On ne le refera pas, me glisse Balthazar.
Tout contre le buffet se campe un géant vêtu d’un habit noir, chaussé de bottes énormes et portant gibus taupé. Les yeux lui sortent de la tête sous le hérissement des sourcils. Il est flanqué d’un petit garçon menu et déluré qui l’approvisionne en gâteaux.
- Voici l’Ogre, explique Balthazar. Il fait un peu partie des meubles. C’est l’ancien châtelain.
- Rappelle-moi ce qui s’est passé.
- La tradition veut que, jadis, il ait été capable de se transformer en n’importe quelle créature de son choix. On prétend que je l’aurais alors défié de se
métamorphoser en souris et que, sous cette forme, je l’aurais mangé, permettant ainsi à mon maître de s’emparer de ses biens. Faux, d’un bout à l’autre.
- Et la vérité, selon toi.
- Le marquis et lui ont joué le domaine aux dés.
- Et Carabas a gagné.
- Exact.
Les adolescents gravitent maintenant autour du géant :
- Seigneur Ogre, une question, si vous  permettez.
Il grogne un assentiment.
- Quand vous dégustez vos… proies, quel est votre morceau préféré ?
- Les zizis à la moutarde.
L’auditoire hurle de plaisir, avant de s’éloigner, laissant l’Ogre s’empiffrer.
A notre approche, il s’essuie la  bouche, gouffre noir ouvert dans une barbe hirsute et un visage rouge brique. Il cligne de l’?il et désigne les gâteaux :
- Gardez ça pour vous. J’ai toujours aimé le sucré. Poucet, sois gentil, offre des choux à la crème à ces messieurs.
L’enfant s’exécute. Le géant lui donne une tape amicale :
- Je le lui répète. Poucet, mon petit, choisis plutôt les douceurs. SI je dois te manger un jour, j’aimerais (roulement de prunelles) que tu aies goût de praline. Mais le garnement préfère le salé. Par esprit de contradiction.
Il éclate d’un rire tonitruant tandis que le gamin nous jette en coin le regard ironique de celui qui a entendu cent fois la même histoire.
L’orchestre de Riquet à la Houppe attaque un morceau qu’il me semble reconnaître. Oui ? Non.
La cadence se précise, Un balancement de métronome. Machinalement, je regarde ma montre. Onze heures trente-cinq.
Le décor s’évanouit. Retour au vide qui a suivi notre départ en berline.
Mais la voiture est partie. Comment rentrerai-je ? J’ai un instant de panique.
Quelques cailloux luisent sous une lumière blafarde, évoquant le début d’un chemin qui se dessine à mesure que j’avance.
C’est l’ogre, à nouveau, que je croise. Il me salue, fort civilement. Il tient à la main ses bottes de sept lieues. En chaussettes à carreaux, il saute d’un caillou sur l’autre, tel un enfant qui joue à la marelle. Il sifflote un air de menuet en comptant les cailloux, puis dit : Trente-trois. Ah bien sûr, il suit la trace du Petit Poucet.
Au fait, Carabas ? Où est-il, en définitive ?
Nulle part. Partout.
Très vite, je me retrouve à l’entrée de la rue du Cimetière.
Le jardinier est toujours occupé à tailler les rosiers.
- Déjà de retour, me dit-il.
Il tire sa montre :
- Hum ! Onze heures trente-cinq.
Je regarde la mienne. Elle confirme.
- Qu’avez-vous fait de Balthazar ?
- Il m’a faussé compagnie.
- Vous croyez ?
Bacaras vient m’ouvrir. Il est accompagné d’un chat noir qui fait le gros dos et se frotte contre mes jambes.
Après une seconde d’hésitation, je me penche et, prudemment, le caresse.  Il ronronne comme un vulgaire minet des familles.
- Balthazar, dit Bacaras. Il est un peu encombrant… Je vous en prie, par ici. Désolé pour le retard. Vous n’avez pas trouvé le temps trop long ?
- Oh ! J’ai fait un détour chez… Carabas.
Un éclair fend les yeux jaunes, oblongs de Bacaras.
- Carabas, dites-vous ? Vous me raconterez ça, avant d’attaquer ce qui me vaut le plaisir de votre visite : le récit de ce que j’appelle mes « sept vies ».